Auteur : Rebatet Lucien Romain
Ouvrage : Drumont parmis nous
Année : 1944

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Edouard Drumont est né il y a cent ans à Paris. Je viens, pour célébrer cet anniversaire, de passer à nouveau trois jours avec lui. Je suis dans l’enthousiasme. Quel bougre ! Quel lapin ! Parbleu, je le savais. Mais depuis la guerre je n’avais pu reprendre le temps de faire ainsi un tour point trop incomplet de cet homme. Je me rappelle les semaines de l’hiver 1939, où je préparais le dernier numéro antijuif de Je Suis Partout, plongé dix heures par jour dans Drumont, n’arrivant plus à m’en détacher pour noircir mes propres feuillets, jalousant furieusement cet animal de Bernanos, qui, le premier, a su écrire avec La grande peur des bienpensants une histoire de cette vie extraordinaire, biographie sans doute inimitable, mais que tout auteur révolutionnaire de notre temps rêverait pourtant d’imiter. Ce n’est point encore, hélas ! cette année que je pourrai m’y essayer. Je ne puis, encore cette fois, que résumer sommairement Drumont. Commençons par quelques précisions que l’on oublie un peu trop souvent. Jules Renard, dans son Journal, qui est un des grands textes de notre langue, et que l’on cite peu volontiers, parce que les trois quarts des auteurs à la mode en sortent, Jules Renard écrit, parmi les déclarations solennelles qu’il se fait, le jour de la condamnation de Zola, « que M. Drumont n’a aucun talent, aucun ». Cher Renard, si probe avec ses pairs, si souvent perspicace, ce n’est qu’un mot de partisan exaspéré, voulant que désormais il soit bien entendu qu’on sera le dernier des sous-fifres si l’on n’est pas de son camp. Pauvre Renard, avec son honnêteté, sa candeur républicaine, type parfait du coyon aryen, allant se battre pour la peau des Youtres, contre un homme qui avait les mêmes ennemis que lui, et qui les a étrillés avec infiniment plus de force : les stupides mirliflores à sabretaches, les socialistes alimentaires, les conservateurs, les dévots ! Drumont sans talent ? On l’a répété beaucoup, avant ou après Jules Renard. C’est absurde. Nous ne célébrerions pas le centenaire de Drumont s’il n’avait été d’abord un superbe écrivain. Un homme qui aurait choisi le métier d’écrire et qui n’y aurait pas apporté un talent profond ne serait plus rien, cinquante, soixante ans après la parution de ses plus fameux livres. Drumont a été perfidement rejeté à la lisière des lettres. C’est une grossière injustice, qui ressortit encore à la tenace coalition juive contre un de ses plus redoutables adversaires. Il est vrai que Drumont composa mal ses livres, non qu’il fût incapable de le bien faire, mais parce que ces livres étaient pour lui des actes avant d’être des oeuvres littéraires. Je dirai tout à l’heure ce qui est devenu quelque peu caduc dans cette oeuvre. Mais il n’est pas une seule de ses pages où ne brille la trouvaille à quoi l’on reconnaît l’artiste. Drumont a le pittoresque, la couleur, le muscle, le nombre, la période aussi bien que le raccourci, un ensemble de dons qui l’élèvent très au-dessus des réussites éphémères du journalisme. Aucun des journalistes fameux qui bouleversèrent avec lui la France à la fin du dernier siècle n’est lisible. Drumont est non seulement lisible, mais on le relit avec une admiration toujours neuve. Son écriture est infiniment plus solide, plus proche de nos vraies traditions que celle des naturalistes et des impressionnistes, ses contemporains, un Maupassant, un Zola, le Goncourt des romans. Il est exact que par sa puissance d’observation, sa véracité de portraitiste, il a eu en lui du Saint-Simon et du Balzac (il ne cessait d’ailleurs de relire l’un et l’autre). Je voudrais citer quelques-unes de ses splendides formules. Je renonce à choisir parmi ces éclairs incessants. Et Drumont possède encore en propre un humour, une bonhomie de géant rabelaisien qui, liés à sa faculté constante d’indignation donnent à tous ses pamphlets ce poids humain dont nous n’avons retrouvé depuis l’équivalent que chez Céline. Car un pamphlétaire qui n’est que spirituel, qui est mû surtout par le fiel de sa nature, perd vite de sa force. Tout grand pamphlétaire a un fond de vaste bonté. S’il se jette avec cette fureur dans la bagarre, c’est par altruisme, parce qu’il aime ses semblables, sa patrie, et qu’il ne peut vraiment les voir s’abîmer, périr, sans crier gare, sans bondir au collet de leurs détrousseurs et de leurs assassins. Nous ne sommes pas surpris d’apprendre qu’au témoignage de tous ceux qui l’ont réellement connu, Drumont ait été « un brave type », comme l’est aujourd’hui notre Céline, le médecin si doux des petits moutards de Bezons. Pour que Drumont prenne dans notre littérature la grande place à laquelle il a droit, il suffira que cette littérature et que l’Université soient enfin désenjuivées. Je pense que ces simples précisions réjouiront les mânes du vieux lion, patron d’une famille littéraire qui depuis Agrippa d’Aubigné s’est acquis chez nous un certain nombre de droits à l’immortalité. L’antisémitisme de Drumont est d’une lucidité insurpassable. Tous les malheurs qu’Israël a entraînés pour les nations chrétiennes sont annoncés, décrits en 1886 dans La France juive. La définition historique, sociale, physique, morale du Juif que donne Drumont est complète. La doctrine raciste du XXe siècle y tient entièrement. Mais, antisémite d’abord, parce que rien ne saurait être réglé si on ne s’en prend d’abord au fait juif, Drumont est le contraire des antisémite maniaques et obtus qui ont tant desservi leur cause, qui, lorsqu’un Dupont leur déplaît, concluent aussitôt qu’il descend d’un de ces quelques douze Youtres qui se firent baptiser sous ce nom au XIIIe siècle. Drumont connaissait trop bien l’humanité pour s’imaginer qu’il suffirait de rejeter au ghetto la youtrerie mondiale pour voir fleurir l’âge d’or. Drumont savait que le parasite juif ne s’installe que sur des organismes déjà malade dont il aggrave aussitôt les tares, que sa prolifération condamnait la société qui tolérait et choyait cette vermine. Drumont a donc été, tout autant que des Juifs, l’ennemi des trusts, des oligarchies financières. Son réquisitoire anticapitaliste est l’inséparable de son réquisitoire antijuif. Il a splendidement distingué la saine tradition du socialisme français de ses déformations judaïques, des chimères qui préfiguraient la social-démocratie. Les idées sociales de Drumont ne sont point une concession. Elles répondent chez lui à une nécessité violemment ressentie. Il a les plus profondes attaches avec le peuple. Si le prolétaire est lamentablement avili, d’une mentalité inférieure à celle d’un sauvage de la forêt équatoriale, Drumont en accuse d’abord les conditions effroyables de son labeur. Il prévient clairement la bourgeoisie libérale que l’anarchie, le communisme ne sont pas le fait de quelques agitateurs qu’il suffira de coffrer pour tout résoudre, comme le croient les gros industriels et les prêtres des paroisses bien-pensantes, mais le fait de l’ignominieuse injustice, de l’inhumain chaos créé par le capitalisme et par l’omnipotence juive. Il méprise le socialisme électoral, il méprise non moins le « socialisme chrétien », tout neuf aux alentours de 1890, et dont Drumont a analysé une fois pour toutes l’essence, ce qu’il appelle la privation méritoire : « Ne vous révoltez pas, prenez votre mal en patience. Le Bon Dieu vous attend là-haut, prêt à ouvrir la porte du paradis aux prolétaires qui auront été bien sages, qui n’auront pas demandé d’augmentations de salaires et qui auront toujours payé leur terme avant midi. » Par contre, on découvre constamment chez lui un sentiment d’estime pour la sincérité, même quand elle est aberrante, qu’elle est aussi loin de lui que celle d’un Jules Guesde. Accessoirement, si l’on ose dire, il prévoit l’effondrement d’une construction sapée et périmée comme la monarchie austro-hongroise. En pleine montée de l’esprit revanchard, il est le seul écrivain patriote qui traite de l’Allemagne avec impartialité, affirme qu’il n’est nullement impossible de vivre en paix avec elle. Le seul aussi qui, refaisant l’histoire de l’imbécile guerre de 1870, dédaigne les couplets ordinaires sur les « Pruscos » pour dénoncer les crimes des bellicistes à la Gambetta, les Reynaud avant la lettre, qui repoussèrent après Sedan une paix honorable et peu coûteuse, prolongèrent de cinq mois, par sottise, par fatuité, par calculs de politiciens, une bataille perdue d’avance. Mais que ne relèverait-on pas encore ! Tout est chez Drumont. Sans doute, il y a eu avant lui Taine et Renan, après lui Maurras, celui notamment de la trentième année, du Soleil, de la Gazette de France, le plus pénétrant, le plus percutant, le plus libre. Mais les uns et les autres franchissent peu la limite de la théorie dans leur critique de la démocratie. Drumont n’a pas des idées moins fermes, moins judicieuses. Mais il est dans la vie. Il brasse les réalités, les étreint, les flaire. Sa documentation, inégale parfois en qualité, est prodigieuse par sa masse. Et c’est bien ce qui déclenchera contre lui un tir aussi acharné. Ce réaliste va à l’essentiel, à l’argent. D’où cet épluchage opiniâtre et impitoyable de comptes, de budgets, de fonds secrets, de commandes. Un tel besoins de précisions eût même entravé, fatigué, beaucoup d’autres talents aussi robustes. Mais l’instinct du visionnaire l’emporte, il l’élève à chaque instant aux sommets où se développent les plus larges pensées, d’où l’on surplombe les règles éternelles de l’humanité. On demeure absolument confondu de l’infaillibilité avec laquelle Drumont put passer du particulier au général. Car il faut bien le dire : les scandales, les turpitudes, les cruautés qu’il dénonce sont de l’eau de rose auprès des océans de purin et de sang qui ont déferlé depuis sur nous. Ce qui est sans doute le plus admirable chez Drumont, c’est que, partant de causes encore si anodines ou voilées, il ait déroulé avec cette dramatique lucidité toute la chaîne de leurs effets, abouti à sa terrible cosmogonie du judaïsme et de l’or. C’est ici que, cherchant un pamphlétaire, nous faisons la rencontre solennelle du génie. Cette puissance prophétique, ce contact avec l’humanité la plus chaude et la plus vraie, ce vaste sentiment de l’histoire qui lui permet d’embrasser d’un coup d’oeil des siècles pour se prouver que les plus monstrueux événements demeurent toujours possibles, font de Drumont un homme « moderne » par excellence, l’homme à la taille de notre temps, qui, lui aussi, est monstrueux. De La France juive, de La Fin d’un monde, de La dernière Bataille se lève un formidable précurseur de la révolution raciste et socialiste qui seule peut sauver notre globe. Et voilà bien encore de quoi écraser l’objection grotesque, mais qui a la vie si dure, que les révolutionnaires français d’aujourd’hui veulent importer dans notre patrie un régime qui n’est pas de chez elle. S’il n’y a pas chez Drumont toutes les bases de notre révolution, c’est qu’aucun mot de notre langue n’a plus le moindre sens, et que Léon Blum peut être considéré comme l’authentique successeur de Louis XIV. Pourquoi les idées de Drumont sont-elles demeurées, de son vivant, des idées ? Il y eut certainement chez lui une part de naïveté, qui coexiste toujours avec les lumières d’une absolue certitudes. Naïveté du reste fort relative si l’on songe à la magistrale tactique du lutteur, durant l’affaire de Panama, par exemple. « Trop livresque… », disait aussi Clemenceau. Pour aller plus avant que ces formules faciles dans la psychologie de Drumont et de ses lacunes, il faudrait étudier longuement ses articles quotidiens, tous ses papiers intimes qui peuvent être encore réunis. Drumont n’était certainement pas un tribun. Cependant, mieux soutenu, à quoi fût-il arrivé ? On peut aligner bien des hypothèses. Mais ce qui est certain, c’est que l’échec de sa carrière politique a eu des causes plus que suffisantes auxquelles Drumont lui-même était parfaitement étranger. Et si l’heure de Drumont n’a pas sonné, ce ne sont pas tant les Juifs que les chrétiens qui l’empêchèrent. Voilà encore un des traits qui rend Drumont si passionnant. Quand il mourut, au plus noir de l’autre guerre, ruiné, aux trois-quarts oublié, ayant abandonné sa Libre Parole à de torves faquins, il put croire que, hormis ses livres, il avait sinistrement raté sa vie. Or cette vie politique, où il eût fort bien pu ne point s’engager, couronne sa démonstration avec une évidence qu’aucun ouvrage de plume n’aurait eue. Cette vie publique de Drumont est aussi riche d’enseignements que ses livres. Catholique militant autant qu’antidémocrate, voulant défendre d’abord sa religion contre les Juifs, Drumont, quand il entra dans l’action, après le vertigineux succès de la France juive, voulut faire confiance à l’Eglise, à la droite catholique. C’est là qu’il chercha ses appuis, ses troupes. Cinq ans plus tard, aux premières pages du Testament d’un antisémite, il reconnaissait son erreur dans ces lignes : « Mon erreur fondamentale a été de croire qu’il existait encore une vieille France, un ensemble de braves gens, gentilshommes, bourgeois, propriétaires, fidèles aux sentiments d’honneur, aux traditions de leur race et qui, égarés, affolés par les turlutaines qu’on leur débite depuis cent ans, reprendraient conscience d’eux-mêmes si on leur montraient la situation telle qu’elle est, et se réuniraient pour essayer de sauver leur pays. J’étais l’homme le plus réformateur, le plus avancé, le plus épris de justice sociale qu’il y eut en France ; cette erreur m’a fait passer pour un rétrograde, elle m’a enlevé toute action sur la masse. La masse, en effet, plus sûrement guidée par son instinct que nous le sommes par nos connaissances, a horreur du parti conservateur, elle s’éloigne de lui comme les chevaux d’un endroit où il y a un mort. NE VOUS METTEZ JAMAIS AVEC LES CONSERVATEURS. » Drumont cherchait des hommes. Il s’était adressé à des larves de la plus odieuse sottise, la sottise qui naît de la peur. Il faut relire chez lui et chez Bernanos l’histoire des inqualifiables avanies que lui fit subir cette bourgeoisie bien-pensante, pétrie d’hypocrisie et de frousse, éprouvant l’horreur congénitale de cet homme qui était tout entier courage et vérité. On ne peut même pas esquisser dans un journal ce honteux et gigantesque vaudeville, le haut clergé volant au secours de la synagogue pour condamner la France juive. On n’en rappellera qu’un seul épisode, la fameuse élection municipale du Gros-Caillou, quartier bien-pensant par excellence. Drumont, candidat catholique, fut battu à plate couture par l’archevêché et la bourgeoisie pratiquante. Contre ce vrai croisé, l’Eglise avait lâché Léo Taxil, franc-maçon et pornographe anticlérical de bas étage. On a le regret de le dire : la plus grande tare politique de Drumont fut de n’être point resté dans l’incroyance de sa jeunesse. Il était trop chrétien pour un catholicisme dégénéré. Les Juifs n’avaient point eu besoin d’intervenir. En six ans, la chrétienté officielle avait brisé l’enthousiasme d’un de ses plus grands apôtres, la bourgeoisie le tenait pour un communard déguisé, cependant que les républicains, sourds aux clameurs de son anticléricalisme si justifié, lui jetteraient jusqu’au tombeau l’anathème majeur de cette époque : créature des Jésuites. J’incline à croire, comme Bernanos, que, dès 1892, Drumont avait perdu l’espoir et ne se battait plus que pour l’honneur, l’amour de la vérité et l’avenir. Il s’offrira du moins le luxe de dépeindre, tels qu’ils sont, le stupide polichinelle Déroulède, allié au youtre Naquet, l’inodore Albert de Mun, allié au youtre Arthur Meyer, les militaires, qui ont donné une fois pour toutes la mesure de leur jobardise et de leur pleutrerie civique dans la foirade du boulangisme, les forbans de nonciature, les larbins à mitres, les bedaux, les aristocrates souillés de sang juif. Panama, le Ralliement – cette reptation de l’Église devant la démocratie qui la paiera à coups de pied – l’affaire Dreyfus – à l’origine, ne l’oublions jamais, dix youtres qui jouent vingt milles officiers français ! D’autres que Drumont, sans doute, ont fait de ces mornes infamies des tableaux plus circonstanciés. Mais personne n’a comme lui dévoilé les ressorts profonds : la cupidité, l’imbécillité, la trouille. Drumont, dans sa violence, est le seul homme que l’esprit de parti n’altère pas. Il ne cède pas une seule ordure de la république judéodémocratique. Mais il démontra que ses adversaires, « l’opposition », à peine moins corrompus, ne se distinguaient d’elle, en somme, que par leur idiotie. La République, du moins, savait manoeuvrer. Tel a été ce grand homme, un de nos maîtres s’il en fut. Nous avons le sentiment hallucinant qu’il vit parmi nous. Les archevêques, condamnant en chaire sa France juive, donnent la main au Gerlier de 1944. Nous voyons Déroulède se précipiter dans les bras de Bernard Lecache en brandissant la bannière du gaullisme. Nous reconnaissons, sous les basanes, les rabats, les huits-reflets de 1890, les Giraud, les de Lattre de Tassigny , les Louis Marin, les Gillouin, les Maritains, les Du Moulin de la Barthète. Rien n’a changé, parce que les conditions de la vie politique française demeurent les mêmes en 1944 qu’en 1890. Nous sommes toujours en judéo-démocratie, sous le quadruple blason de l’étoile à six branches, du triangle, du sabre et du goupillon. J’abandonne à regret cette biographie, qui ressemble à un film désuet, avec ses prolétaires à culottes à pont qui gardent un chasse-pot au fond de leur soupente, ses journalistes aux moustaches cirées, ses duels entre messieurs en redingote et cravate-plastron, ce film qui débouche dans une épopée tantôt pantagruélique, tantôt shakespearienne, avec d’un côté ses youtres pornographes et proxénètes, de l’autre ses youtres affermant Lourdes, ses vieux héros militaires, brûlés au feu de vingt batailles, et qui se volatilisent devant deux bavochards de métingues, ses évêques captant les héritages, ses secrétaires du Sacré Collège trempant jusqu’à la tonsure dans de sordides escroqueries, et l’aryen à plat ventre devant Shylock pour lui vendre une livre de sa propre chair. Lucien Rebatet. ...