Markale Jean - Les Dames du Graal


Auteur : Markale Jean
Ouvrage : Les Dames du Graal
Année :1999

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La Femme innombrable. Lorsque, selon le récit de Chrétien de Troyes, auteur champenois de la seconde moitié du XIIe siècle, le jeune héros Perceval le Gallois se trouve spectateur involontaire du mystérieux Cortège du Graal, il ne s’étonne en rien de ce qui se présente à ses yeux, à savoir, un tailloir d’argent porté par un jeune homme, une « lance qui saigne » également portée par un jeune homme, et enfin un graal d’où émane une étrange lumière plus intense que celle du soleil et des étoiles, et qui, lui, est entre les mains d’une jeune femme à la merveilleuse beauté. On apprendra plus tard que Perceval a eu tort de ne pas s’étonner et de ne pas poser de questions sur ce qu’il voyait. Et l’on apprendra encore plus tard, grâce aux continuateurs de Chrétien de Troyes, que ce graal (nom commun signifiant simplement « récipient », de l’occitan ancien gradal, provenant du latin cratalem) contenait le sang du Christ, recueilli, lors de la descente de croix, par Joseph d’Arimathie, celui qui était disciple secret de Jésus et qui avait obtenu des autorités romaines la permission, tout à fait exceptionnelle, d’enterrer un criminel coupable de subversion et crucifié pour ce motif. Alors, c’est à nous de nous poser certaines questions, non seulement à propos de ce sang du Christ, mais aussi du fait que cette « chose la plus sainte au monde » soit portée par une femme, alors qu’à l’époque de la rédaction de ces récits, seuls les prêtres, des hommes, avaient le droit de toucher le calice dans lequel s’opérait la transsubstantation, c’est-à-dire, selon les normes théologiques, la métamorphose, opérée au cours de la célébration eucharistique, du vin en sang divin versé pour le salut des êtres humains. La « Porteuse de Graal » serait-elle donc la prêtresse d’une religion des temps lointains occultée ou refoulée, mais qui se manifeste cependant à travers des schémas stéréotypés que le Christianisme médiéval n’a jamais pu extirper de la mémoire collective des populations de l’Europe occidentale ? Ces questions sur la « Porteuse de Graal » en appellent bien d’autres, tout aussi intrigantes, et qui touchent des domaines interdits, pour ne pas dire « diaboliques », puisqu’elles concernent le rôle de la Femme dans les multiples aventures et errances des chevaliers partis à la recherche du Graal. En effet, tous les quêteurs de Graal, à un moment ou à un autre de leurs pérégrinations, se trouvent en présence de personnages féminins dont l’ambiguïté n’est plus à démontrer tant elle est évidente à travers les descriptions qu’en font les divers auteurs. Au Moyen Âge, toute trace d’un culte de type féminin est classée comme diabolique, à l’image de ce qui est consigné dans la Bible hébraïque à propos de la lutte perpétuelle entre l’orthodoxie mosaïque, tout entière vouée à la glorification du Dieu-Père, et la déviance d’origine chananéenne, ce que les rédacteurs appellent la prostitution, qui fait remonter à la surface les troubles représentations de la Déesse des Commencements, telle qu’elles apparaissent dans les plus anciennes traditions du Moyen- Orient. Le cas de Perceval, selon toute vraisemblance le plus ancien héros du Graal, met en lumière cette incessante présence de la Femme au coeur de l’action menée par les hommes. Chaque étape de ses errances est en effet marquée par un personnage féminin qui se révèle incontournable. C’est d’abord sa mère, la Veuve Dame, qu’il quitte pour courir les aventures, coupant ainsi le cordon ombilical qui le relie encore à ses origines. C’est ensuite la Demoiselle au Pavillon à qui il dérobe un baiser, un anneau et un pâté, symboles éclatants de son éveil à la sexualité. Ce sera ensuite la jeune femme que Chrétien de Troyes appelle Blanche-fleur et Wolfram von Eschenbach Condwiramur, celle qui conduira le héros à sa maturité sexuelle. Puis se succéderont la Porteuse de Graal, révélatrice de mystères qu’il est encore incapable de comprendre, Sigune, sa propre cousine qui, après l’avoir maudit, lui enseignera le sens de sa mission, beaucoup plus tard sa soeur, double épuré du héros, et bien d’autres « pucelles », en particulier l’intrigante et « hideuse » Demoiselle à la Mule, cette fameuse Cundrie la Sorcière du récit allemand, qui se présenteront devant lui chaque fois qu’il devra franchir un degré dans cette exploration initiatique de l’univers que constitue la Quête du Graal. Mais l’exemple de Perceval n’est pas unique, et tous les héros engagés dans cette Quête, c’est-à-dire en fait tous les chevaliers de la Table Ronde, réunis autour du roi Arthur, connaissent, à des degrés divers, des expériences analogues, que ce soit dans les récits concernant la Quête proprement dite, ou dans les récits annexes qui en sont inséparables. On peut citer Yvain, le fils du roi Uryen, dont la rencontre avec Laudine, la Dame de la Fontaine, et avec sa suivante Luned, une fée douée de mystérieux pouvoirs, est essentielle. On peut citer Tristan, dont personne ne parlerait sans la reine Yseult et la triste et mélancolique Yseult aux Blanches Mains. On peut citer Gauvain, le neveu d’Arthur, qui ne peut se retenir, au milieu de chacune de ses aventures, de déclarer sa flamme à une quelconque « dame » ou « pucelle » rencontrée. Et, parmi tous ces héros, celui qui se taille la meilleure part est bel et bien Lancelot du Lac qui, bien que fidèle à la reine Guenièvre – du moins dans la version classique dite « cistercienne » –, est entièrement, de sa naissance à sa mort, conditionné par des personnages féminins, de la plus humble « pucelle » aux plus grandes « dames » de ce monde. Car, à travers ces personnages de nature féminine, évanescents et souvent aperçus derrière des écrans de brume qui en déforment les visages, surgissent de façon inopinée des caractères, au sens que la langue anglaise donne au mot characters, c’est-à-dire des figures emblématiques dignes des dramaturgies grecques, portant des masques, des personnes, sans lesquelles aucune action ne serait possible. Et ces personnes ont des noms – d’ailleurs multiples et interchangeables – qui témoignent parfois de leur importance et de leur signification (au Moyen Âge, on aurait dit sénéfiance) au regard de l’intrigue qui sous-tend l’ensemble des récits sur le Graal et les exploits des chevaliers arthuriens dans une mythique forêt de Brocéliande où les chemins, d’abord larges et somptueux, se perdent très vite dans le fouillis des ronciers pour n’aboutir nulle part. Ces noms sont célèbres, même s’ils ne sont pas toujours compris dans leur dimension réelle. À tout seigneur, ou plutôt « à toute dame », tout honneur : voici la reine Guenièvre, épouse du roi Arthur. Serait-ce lui manquer de respect en la qualifiant de « putain royale » ? Et c’est pourtant ce qu’elle est, sans qu’il soit question d’une quelconque connotation morale. Autour d’elle gravitent d’autres femmes qui ne sont pas moins essentielles : une certaine Viviane (ou Niniane, ou Nimue, ou encore Gwendydd), aimée par Merlin et qui deviendra l’énigmatique Dame du Lac, mère adoptive et protectrice de Lancelot, et détentrice réelle de l’épée de Souveraineté du roi Arthur. Voici encore Morgane – ou Morgue–, qu’on qualifie souvent de double noir de Viviane, que l’on accuse de tous les maux, et qui, en bonne élève de Merlin, est cependant la « grande reine », puisque telle est la forme de son nom en gaélique d’Irlande, Morrigane, appellation justifiée par le fait qu’elle règne sur l’île d’Avalon, l’île des Pommiers, l’île bienheureuse où le roi Arthur, dans sa dormition, attend le moment propice pour re-naître et réunifier un royaume disloqué par l’orgueil et la folie des hommes. Mais, derrière Morgane, d’autres personnages se profilent : Yseult la Blonde, nouveau nom de la gaélique Grainné, et qui est l’image la plus parfaite de la déesse-soleil des anciens temps ; Laudine, la « Dame de la Fontaine », divinité des eaux primordiales, gardienne des tempêtes qui perturbent le monde ; Brunissen, la princesse aux oiseaux, décrite dans un roman occitan où le Graal n’a pas encore de nom et conforme à la Rhiannon galloise représentée sur l’un des plus précieux témoignages archéologiques celtiques, le Chaudron de Gundestrup ; Sigune, la cousine de Perceval, détentrice des secrets du Graal et qui n’est peut-être que l’un des aspects de cette mystérieuse et envoûtante Kundry tant magnifiée par Wagner dans son opéra, Parsifal, la messagère du Graal, c’est-à-dire en fait la messagère des Dieux, pour ne pas dire l’initiatrice absolue dont le langage n’est pas accessible à tout un chacun. La liste des personnages féminins de cette sorte est infinie car, en dernière analyse, ce ne sont que des characters, des « masques » sous lesquels se cache une unique divinité, la Femme divine, celle qu’on appellera communément la Déesse des Commencements. Mais avant toute exploration en profondeur de ces personnages emblématiques, il convient de les situer dans leur contexte exact, et celui-ci est loin d’être simple. En effet, les récits concernant le Graal ont, dans leur plus grande majorité, été écrits – ou réécrits – aux XIIe et XIIIe siècles par des auteurs que, faute de mieux, on appela courtois, qui utilisent le langage de leur époque et qui sont évidemment tributaires d’une idéologie et de structures sociales spécifiques. Ce qui est décrit dans les Romans de la Table Ronde, c’est avant tout la vie aristocratique dans les cours des rois Capétiens, des rois Plantagenêt et des grands seigneurs d’Occitanie. Cette époque est celle de la glorification de la chevalerie, celle du triomphe de l’art roman et de la naissance de l’architecture ogivale, celle des discussions théologiques à propos de la présence réelle dans l’Eucharistie, celle du développement considérable du culte de la Vierge Marie, celle de l’épanouissement de la fine amor, plus connue sous l’appellation d’Amour courtois, celle des poètes de cour, trouvères et troubadours, toujours prêts à chanter la beauté et les mérites de la Femme, image somptueuse de la perfection. C’est dans ce cadre bien précis qu’apparaissent les Femmes du Graal. Cependant, s’en tenir à cette constatation serait se contenter d’observer la masse émergée de l’iceberg en ignorant délibérément ce qu’il y a en dessous. Car, contrairement à ce qu’on avait pu croire dans certains milieux universitaires du début du siècle, aucun des auteurs de romans de la Table Ronde n’a inventé les histoires qu’il raconte. Les épopées classées sous l’appellation générique de Cycle du Graal sont des réécritures de textes plus anciens ou des mises par écrit de contes de la tradition populaire véhiculés par voie orale à travers de nombreuses générations. Et, à la lumière des recherches en matière de sources, on ne peut que constater que les plus anciennes couches de ces récits appartiennent au fonds celtique traditionnel. Ce fonds est d’ailleurs double : d’abord, il contient des schémas mythologiques qui n’avaient jamais été complètement oubliés et qui rôdaient dans l’inconscient collectif derrière une façade d’apparence chrétienne ; ensuite, il rend compte d’événements historiques qui se sont déroulés vers l’an 500 en Grande-Bretagne, lors des invasions saxonnes, autour de celui qui deviendra bientôt – dans l’imaginaire – le roi Arthur. Il y a donc un décalage de sept siècles entre les récits épiques et les événements eux-mêmes. Il faut donc prendre en compte ce décalage, et si l’on veut connaître réellement les personnages féminins du cycle, il est nécessaire de gratter le vernis qui les entoure dans l’espoir de retrouver leur essence, et cela dans un contexte qui n’est plus « courtois », qui n’est plus « féodal », mais celui des temps de la fin de l’empire romain et du début de l’époque mérovingienne, ces temps que les Anglo-Saxons appellent les « Âges Sombres ». Cette recherche ne s’entreprend d’ailleurs pas sur du néant : il suffit simplement de comparer les récits français des XIIe et XIIIe siècles aux textes en langue gaélique ou en langue galloise, beaucoup plus anciens, et collectés par des moines, en Irlande et en Grande-Bretagne, dans des manuscrits qui sont à présent à peu près tous étudiés, publiés et traduits. On s’apercevra alors que les Femmes du Graal ne sont peut-être pas toujours ce que l’on croyait. Mais il y a encore autre chose. Si le mot « graal » n’apparaît qu’au XIIe siècle, sous la plume de Chrétien de Troyes, il désigne un objet sacré – ou symbolique – dont l’existence est attestée depuis la plus haute antiquité dans de nombreuses traditions, et particulièrement dans la tradition dite gnostique. Toute l’histoire du Graal sort en effet d’évangiles qualifiés d’apocryphes, et qui sont tous d’origine plus ou moins gnostique. Cette constatation essentielle est aussi à prendre en compte pour toute analyse en profondeur. Certes, ce ne sont pas les « sept voiles » d’Isis qu’il est nécessaire, comme a dû le faire Lucius, le héros de l’Âne d’Or d’Apulée, de soulever avant d’atteindre au visage réel de la Déesse. Ce ne sont que trois strates à travers lesquelles ce visage s’est, au cours des siècles, lentement chargé d’éléments hétérogènes qu’il convient de décrypter dans la mesure du possible. Remonter à la source suppose nettoyer ce qui encombre le chemin que l’on parcourt à l’envers afin de parvenir à l’essence même du mythe, dans sa pureté originelle. Mais qui peut se vanter de réussir un tel labeur ? Et surtout, qu’est-ce qu’on entend par « essence même du mythe » ? La question mérite d’être posée, sinon résolue – et elle ne le sera pas. La nature du mythe est ainsi faite qu’elle échappe à toute classification dogmatique qui serait unique. Le mythe est muet par définition : il n’est qu’un potentiel abstrait qui, pour être compris et interprété, a besoin d’être habillé de couleurs concrètes dans le cadre d’une histoire. C’est un peu comme si l’on disait : Dieu n’existe pas, il est. Ce sont les créatures qui existent, au sens strict du terme, « qui sont sorties de… ». Le mythe n’existe pas, il est. Mais on peut le faire exister. C’est d’ailleurs pour cela que le mythe du Graal a pu servir à toutes les idéologies : lancé vers l’an 1300 par les clercs chrétiens pour illustrer le dogme de la transsubstantiation qui était l’objet d’âpres discussions, il a servi par la suite de nombreuses idéologies, y compris les plus louches et les plus suspectes, notamment lorsqu’il est devenu l’un des points de mire de la folie paranoïaque des théoriciens pseudo-scientifiques du Troisième Reich. ...

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