Auteur : Markale Jean
Ouvrage : Le cycle du Graal Volume 6 Perceval le Gallois Sixième époque
Année : 1995

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Au risque de se perdre. Dans l’univers arthurien, mis patiemment en mouvement par Merlin le Sage, chacun est à sa place autour de la Table Ronde, symbole évident de l’égalité individuelle dans une entreprise collective dirigée théoriquement par le roi mais illuminée par la souveraineté solaire qu’incarne la reine. Arthur est au centre de cet univers, comme il est au centre du royaume, et sa santé est garante de la puissance de celui-ci, tant est rituel, sacré, mystique le mariage du souverain et de la terre que la divinité lui a confiée. Cependant, le roi, dans la tradition celtique qui constitue la base de cette fantastique épopée, n’est rien sans les guerriers dont il est l’émanation et l’élu, autrement dit le primus inter pares, le premier entre ses pairs, avec toutes les faiblesses, toutes les contraintes et toutes les obligations qu’implique cette fonction. Le sage Merlin, tel un druide des temps primitifs, a tressé l’écheveau complexe des rapports entre l’un et le multiple. Il se comportait alors en démiurge, en organisateur du monde, en prophète missionnaire. Or, on sait bien que nul, Merlin moins que quiconque, n’est prophète en son pays, et ce parce que les hommes sont libres d’accepter ou de refuser le plan divin. Après avoir créé l’univers et les êtres qui le peuplent, Yaveh-Élohim, si l’on en croit la Genèse, s’est reposé le septième jour. Cela signifie clairement qu’ayant créé l’homme à son image et l’ayant revêtu de liberté, il lui a donné pour mission de continuer l’oeuvre de création. Ainsi est-il devenu un deus otiosus, un « dieu oisif », témoin redoutable des tentatives de l’humain pour parfaire un monde nécessairement imparfait. D’où vient donc que l’être humain ait, consciemment ou non, oublié cette responsabilité primordiale ? La même question se pose à propos des compagnons de la Table Ronde. Certes, en apparence, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possible au royaume dont Arthur est le garant. Les ennemis extérieurs ont été vaincus, conquis ou refoulés, et les révoltes internes sont devenues très rares. Les chevaliers vont et viennent dans le pays, combattant avec courage la moindre injustice commise par un vassal du roi. Mais les forces de l’ombre sont toujours présentes dans les forêts, prêtes à surgir dès que les héros de lumière sont absents. Si précaire soit-il et tant bien que mal respecté, l’équilibre prouve que le projet social et politique imaginé par Merlin connaît un certain succès. Mais qu’en est-il sur le plan de la psychologie individuelle ? Là, il faut bien le reconnaître, la situation se dégrade. Théoriquement, l’action individuelle des chevaliers, entraînant leur responsabilité propre, est prise en compte par la collectivité et se répercute sur elle. Toute atteinte à l’honneur d’un chevalier est une injure à l’encontre du roi, de la reine et de tous les compagnons. Tout succès d’un chevalier isolé est un triomphe pour l’ensemble de la Table Ronde. Mais, parmi les compagnons, combien sont prêts à fondre leur gloire personnelle dans la gloire collective ? Les modèles celtiques anciens qui ont inspiré les romans arthuriens font état d’innombrables querelles de préséance et d’invraisemblables combats pour obtenir ce qu’on appelle le « Morceau du Héros », c’est-à-dire la part de gibier remise solennellement au guerrier reconnu unanimement comme le plus brave et le plus valeureux de tout le groupe concerné. L’attitude de Gauvain, neveu du roi et fier d’être son héritier présomptif, est celle d’un héros qui fait passer sa gloire personnelle avant celle des autres, même s’il accomplit toujours ses missions jusqu’au bout pour le plus grand bien de tous. Le comportement de Lancelot du Lac est encore plus significatif : il a conscience de sa valeur, il sait qu’il est « le meilleur chevalier du monde » et que son action personnelle est nécessaire à la survie du monde arthurien, et de plus, il est l’amant de la reine, ce qui, dans une certaine mesure, le hausse au même rang que le roi Arthur. Son orgueil ne connaît pas de limites, et s’il prend soin de mettre toute sa puissance au service des autres, il n’oublie jamais de privilégier le service particulier, le « service d’amour », véritable rituel qu’il doit à sa seule divinité, la reine Guenièvre2. L’égoïsme de Lancelot en devient alors monstrueux, et c’est d’ailleurs cela qui finira par causer l’affaiblissement puis la ruine du royaume arthurien. On pourrait ainsi, à propos de chaque chevalier, faire des remarques analogues sur les contra-dictions internes qui affectent des comportements apparemment sans faille. De plus, il faut bien l’admettre, tout groupe social constitué n’est viable qu’en fonction d’un but à atteindre, selon les modalités de ce qu’il est convenu d’appeler une idéologie. Comment et pourquoi s’est formé le compagnonnage de la Table Ronde ? Selon Merlin, il s’agissait d’assurer la permanence d’un royaume terrestre, mais avec, à l’arrière-plan, la perspective de découvrir les secrets du mystérieux « saint » Graal. Merlin avait assuré que cette découverte aurait lieu pendant le règne d’Arthur, mais plus les mois et les années passaient, plus l’événement se trouvait rejeté dans un avenir flou et incertain. Certes, des signes étaient apparus, telle l’hallucinante entrée de la Demoiselle Chauve, sur son char tiré par des cerfs, à la cour d’Arthur. Certes, quelques-uns des compagnons d’Arthur avaient été ad-mis dans le Château du Graal et avaient même eu une vision imparfaite de l’Objet mystérieux. Mais Bohort et Gauvain, pour-tant heureux privilégiés, n’avaient en rien réussi l’épreuve, et Lancelot du Lac avait prolongé l’attente en procréant - inconsciemment, et sous le coup d’un sortilège - un héros, son double épuré, susceptible de mener les épreuves à leur terme. On savait que le Roi Pêcheur était toujours atteint de langueur et que le Royaume du Graal continuait à péricliter. À la Table Ronde, le Siège Périlleux demeurait toujours vacant, ceux qui avaient eu l’audace d’y prendre place ayant été foudroyés par des puissances surnaturelles. Le bouclier suspendu au pilier central du château d’Arthur ne s’était pas encore détaché pour tomber entre les mains de l’Élu, et le petit chien apporté par la Demoiselle Chauve n’avait pas encore manifesté sa joie devant le « Bon Chevalier ». Et si tout ce que l’on avait raconté au sujet du Graal n’était qu’une supercherie mise au point par le facétieux Merlin pour tenir en haleine les compagnons d’Arthur ? À notre époque, Samuel Beckett dans En attendant Godot et Julien Gracq dans Le Rivage des Syrtes ont, chacun dans une tonalité différente, magistralement rendu compte de cette intolérable situation d’attente : quelque chose doit se passer, car, s’il ne se produit rien, c’est l’existence même qui est remise en question. Mais donner un coup de pouce au destin risque également de déclencher des aventures malencontreuses. Les pro-messes de tel ou tel chevalier de la Table Ronde ne seraient-elles pas des tentatives désespérées pour sortir d’un marasme encore plus terrifiant que l’expectative elle-même ? On en arrive à un état de tension extrême, comme au début des tragédies raciniennes : le mécanisme est bandé de manière telle que, si violente soit-elle, sa détente est inévitable. À moins que ne surgisse un élément étranger - d’aucuns diront « artificiel » - susceptible de désamorcer la crise. ...