Auteur : Lombard Jean
Ouvrage : L'agonie
Année : 1902

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Dans la belle préface dont il a orné l'édition nouvelle de Byzance, M. Paul Margueritte a dit, de Jean Lombard, en des pages fortes et serrées, tout ce qu'il fallait dire. Avec l'émotion de l'ami et la perspicacité du critique, il nous a montré ce qu'était l'homme, en Jean Lombard, ce qu'était aussi l'écrivain. J'aurai donc peu de choses à ajouter. D'origine ouvrière, Jean Lombard s'était fait tout seul. Je veux constater, en passant, une vérité. Plus nous allons, et plus tout ce qui émerge de l'universelle médiocrité, tout ce qui contient une force, force pensante, force artiste, force sociale, vient du peuple. C'est dans le peuple, encore vierge, malgré les corruptions de toute sorte où on l'entraîne, que se conservent, çà et là, les antiques vigueurs de notre race. Toutes les aristocraties sont mortes. Nos bourgeoisies, épuisées de luxe, dévorées d'appétits énervants, ne poussent plus que de débiles rejetons, inaptes au travail et à l'effort. Jean Lombard avait gardé de son origine prolétarienne affinée par un prodigieux labeur intellectuel, la foi carrée du peuple, son enthousiasme robuste, son entêtement brutal, sa certitude simpliste en l'avenir des bienfaisantes justices. C'est ce qui lui a permis de vivre sa vie, trop courte, hélas, par les années, trop longue et trop lourde par les luttes de souffrance et de misère où il se débattit. J'ai été douloureusement étonné que M. Anatole Claveau, un lettré consciencieux et probe, dont l'Eco'e Normale n'a pu étouffer la hardiesse et la générosité d'esprit, se soit montré si sévère envers Jean Lombard, sévère au point de nier, sans réserve, son grand et âpre talent. Qu'il lise donc l'Agonie! Il est possible qu'il soit encore choqué par ce style barbare, désordonné, furieusement polychrome, un style forgé de mots techniques, pris aux glossaires de l'antiquité. Mais il reconnaîtra que, malgré ses défauts de goût et son manque de mesure, ce style a pourtant grande allure, des sonorités superbes, un fracas d'armures heurtées, un vertige de chars emportés et comme l'odeur même — une odeur forte de sang et de fauves — des âges que Lombard évoque. Il reconnaîtra surtout, la puissance de vision humaine, l'espèce d'hallucination historique avec laquelle ce plébéien a conçu et restitué les civilisations pourries de Rome, sous Héliogabale. Œuvre grandiose et farouche, d'une monotonie splendide... Des théories d'hommes passent et repassent en gestes convulsés d'ovations, en rudes attitudes martiales de défilés de guerre, en troublants cortèges de religions infâmes, en courses haletantes d'émeutes. C'est frénétique et morne, hurlant et triste : tout un peuple d'ombres violemment soulevées hors du néant. L'Agonie, c'est Rome envahie, polluée par les voluptueux et féroces cultes d'Asie ; c'est l'entrée obscène et triomphale du bel Héliogabale, mitre d'or, les joues peintes de vermillon, entouré de ses prêtres syriens, de ses eunuques, de ses femmes nues, de ses mignons épilés ; c'est l'adoration de la Pierre-Noire, l'icône unisexuelle, le phallus géant et sacré, intronisé dans les palais et les temples avec d'étonnantes prostitutions des Impératrices et des Princesses ; tout le rut forcené d'un peuple en délire, toute une colossale et fracassante et ironique folie, sombrant en des massacres de chrétiens, en des clameurs rouges de cirques, en des incendies. ...