Auteur : Barrès Maurice
Ouvrage : L'abdication du poète
Année : 1914

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J'ai fait l'autre semaine un déjeuner charmant. Nous étions réunis chez mon ami Jules Caplain pour causer de Lamartine. Il y avait là Henry Cochin, Jean des Cognets. Ai-je besoin de vous dire leur mérite ? Henry Cochin représente à la Chambre, depuis vingt années, quatre des cinq cantons dont Lamartine fut le député de 1831 à 1837. Un grand humaniste a remplacé chez les Flamands un grand poète. Ses travaux, de l'érudition la plus sûre, ont pour moi, entre beaucoup d'autres, cet attrait qu'ils nous font connaître, comprendre, à travers un individu bien choisi et étudié dans son détail, les grands mouvements de sentiment et de pensée dont il a participé. C'est ce que mon savant collègue a fait avec le plus grand bonheur pour Pétrarque et Dante ; c'est ce qu'il vient de réussir encore avec son Lamartine et la Flandre. Jean des Cognets est un jeune écrivain rompu aux bonnes méthodes critiques, mais qui n'a rien abandonné de ses facultés d'enthousiasme. Il vient de publier une Vie intérieure de Lamartine pleine de science et d'émotion. C'est avec un sérieux profond que le jeune écrivain poursuit son enquête. On sent qu'en interrogeant le génie il veut en obtenir des réponses qui le guideront lui-même, ou plutôt qu'assuré de la vérité, il veut l'embellir en lui apportant les hommages de la poésie. Pas un instant il n'est homme à déformer le document, mais comme il triomphe, comme il se réjouit de trouver un Lamartine qui n'a jamais cessé de mettre au premier plan de son esprit la pensée religieuse ! Quant au maître de la maison, Jules Caplain, c'est un ancien officier, excellent patriote et petit-fils de ce M. Dubois de Cluny qui fut le voisin de campagne et l'ami du grand poète. Le vieillard lui a laissé deux cents kilos de documents poussiéreux remontant jusqu'à 1814, et mon ami les a lus, triés, classés dans un volume du plus haut intérêt, qu'il vient de publier, hors commerce, à deux cents exemplaires, sous ce titre : Edouard Dubois, Lamartine et Madame Valentine de Lamartine. Caplain, Henry Cochin, Jean des Cognets, voilà d'excellents connaisseurs et qui ne le cèdent en science lamartinienne ni à Quentin- Bauchart, ni même à René Doumic qui nous a rendu Elvire. Mais ce qui donnait à notre réunion son caractère le plus rare, et qui nous dégageait de la poussière des livres pour nous mettre dans la familiarité et l'émotion de la vie, c'était la présence d'une tante de notre amphitryon, Madame Dubois, une vieille Bourguignonne qui, elle, a bien connu M. de Lamartine. ...