Auteur : Fontaine Pierre
Ouvrage : La guerre froide du pétrole
Année : 1956

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PUISSANCE DU PÉTROLE. Lorsque certaines personnes parlent de difficultés ou de conflits internationaux, elles murmurent le mot « pétrole » comme s’il était devenu synonyme de génie malfaisant. Mais elles prononcent ce mot sans se douter de tous les maux qu’il engendre. On peut assurer, sans crainte de se fourvoyer, que tous les graves événements de ces dernières décades et ceux que chacun sent confusément peser sur le monde peuvent aisément s’expliquer par les batailles — secrètes ou publiques — pour la possession des sources pétrolifères éparpillées sur le globe terrestre. Pourquoi cette chasse forcenée aux terrains recélant les précieuses nappes de naphte d’où l’on extrait le pétrole, l’essence, les lubrifiants et quelques deux mille dérivés qui deviennent des produits de première nécessité ? Parce que le naphte est une richesse vivante qui conditionne l’existence des peuples modernes. L’or est un métal dont la valeur est essentiellement symbolique ; l’homme gorgé de ce métal précieux ne peut ni vivre, ni manger, ni prospérer l’or n’engendre aucune activité vitale comme le blé ou la viande, il n’est qu’un arbitre dans les transactions. Tel n’est pas le cas du carburant à base de naphte, source de multiples autres activités de la vie moderne. Le naphte. et par extension le pétrole, a reçu le surnom d’or noir ; mais cette expression revêt un tout autre sens que le nom d’or donné à un métal précieux Si les êtres humains redevenaient sages et se désintéressaient de l’or et du diamant, qui n’ont pas de valeur utilitaire, ils ne pourraient plus se passer du naphte et de ses dérivés1 qui facilitent les commodités de l’existence et qui allègent leur peine. Sans mazout, plus de bateaux, plus d’usines (puisque les extractions de charbon diminuent) ; saris pétrole, plus d’éclairage décent dans les pays dépourvus d’électricité. Sans essence, plus de tracteurs agricoles, de voitures automobiles, d’avions, de tanks, etc. Les moteurs deviendraient des masses inertes, les produits de remplacement de l’essence étant soit, très onéreux, soit d’un rendement incomparablement plus faible, soit d’une manipulation plus compliquée. La vie économique de tous les pays se trouve donc sous la complète dépendance du naphte et de ses dérivés. Mieux que l’or-métal-précieux, l’or noir impose sa dictature implacable aux pays qui ne possèdent pas de sources directes de pétrole. Cette nécessité établie, il était évident, que le capitalisme moderne allait essayer de s’assurer le contrôle des champs pétrolifères afin de détenir un monopole qui le rendît plus fort que les urinées, plus puissant que les gouvernements. Pour aboutir à ses lins, ce capitalisme se transforma eu trust. Certains trust conservèrent leur caractère privé ; d’autres réussirent à se faire avaliser par des gouvernements qui comprirent en temps opportun, l’importance de la question pétrolifère. Les prévisions se réalisèrent ; sous des prétextes idéologiques ou territoriaux destinés à enflammer l’imagination des foules non renseignées, des guerres éclatèrent, des révolutions jaillirent. Les hommes crurent défendre un idéal ; ils se firent tuer, ils se ruinèrent pour acquérir des sources de matières premières défendues ou convoitées par d’autres. Les guerres n’ont pas d’autre sens que celui d’asseoir des hégémonies économiques. Cela, quatre-vingt-dix-neuf pour cent des acteurs l’ignorent encore. II convient de noter, depuis la deuxième guerre mondiale, une légère évolution dans la présentation de la politique du pétrole. Longtemps, on identifia les intérêts pétroliers par des noms propres : Rockefeller, Samuel Marcus, Deterding, Rothschild, Mantacheff, Nobel, Dohény, Zaharoff, Sinclair, Teagle, Gulhenkian, etc. On sut de bonne heure aux U. S. A., que J.- D. Rockefeller (le créateur de la dynastie) était parvenu à sa puissance par des moyens sentant les cadavres et la corruption ; les oeuvres charitables refusèrent les libéralités du milliardaire américain qui ne réussit à se « dédouaner » moralement dans son pays qu’en venant offrir à la France cinq millions pour la restauration du château de Versailles au lendemain de la première guerre. La France, moins difficile que les U. S. A., les accepta malgré les détails qu’on lira au chapitre suivant. Mais tous ces businessmen comprirent que les luttes pour le pétrole n’étaient pas des brevets de grands hommes honnêtes. Petit à petit, ils s’effacèrent derrière des raisons sociales anonymes et tentèrent de faire croire que les compagnies pétrolières repoussant tout ce passé étaient devenues de simples commerces privés. Nous n’avons jamais dit le contraire en ce qui concerne le pompiste, le représentant et tous ceux qui ne constituent pas le « cerveau » des trusts. Nous affirmons, au contraire, que la « diplomatie du pétrole » est plus féroce que jamais et que les gouvernements anglais et américain ont renforcé la défense de leurs sociétés « nationales » considérées comme des moyens de pression diplomatique sur les États dépourvus de ressources personnelles de carburant. La guerre d’Aden (mai-juin 1955) dont on entendra encore parler est une suite à la guerre sournoise anglo-américaine pour le pétrole d’Arabie. L’Égypte sous protectorat (provisoire) occulte américain, remplaçant celui de l’Angleterre, est un des aspects de cette bagarre anglo-américaine pour le contrôle du canal de Suez, par où sont obligés de passer tous les bateaux chargés de pétrole américain venant d’Arabie séoudite. Personne ne voulut remarquer que, sans doute par hasard, les premiers troubles algériens se déclarèrent sur des périmètres où se déroulaient des prospections pétrolifères françaises (par exemple au djebel Fouah, près de Tebessa). Pour sa « réconciliation » avec Washington, qui l’étranglait économiquement, le président Péron dut concéder, entre autres choses, 50.000 kilomètres carrés de terres argentines pour les prospections pétrolifères d’une société américaine, concession qui révolta les radicaux (argentins) au point de les faire jeter toute leur influence politique dans la révolution antiperoniste. ...